Retour au Liban (II)
[Suite du récit de mon retour au Liban, lire d’abord Retour au Liban (I) ci-dessous. Les photos qui s’y rapportent sont à http://www.flickr.com/photos/mbaudier/sets/72157594243391748]
Dès le lendemain (jeudi), je rejoins mes collègues à Berytech sur les hauteurs de Beyrouth où mon entreprise s’est réfugiée par mesure de sécurité (cf. les précédents articles). Inutile de dire leur surprise, car seules quelques personnes étaient au courant de mon retour (qui pouvait être annulé à tout moment). Je reprends rapidement le travail avec pas mal de choses à gérer. Le soir même je retrouve mes amies Caro et Laure qui m’avaient si gentiment accueillies chez elles pendant les bombardements. Retrouvailles, anecdotes et un bon dîner au restaurant. Elles n’ont pas eu la chance de faire un vrai break comme moi et elles ont passé toute la guerre au Liban, elles sont donc encore complètement “dedans” et nos discussions sont à la fois riches et difficiles, car j’apporte un autre regard sur les événements.
Dans les jours qui suivent, je m’active pour finaliser l’achât de la voiture que j’avais entamé juste avant les événements, et le samedi après-midi, me voilà en possession d’un splendide 4×4 Nissan Pathfinder blanc. Caro me propose de l’étrenner en l’emmenant faire un direct dans les montagnes un peu au nord de Beyrouth. L’équipement satellitaire qu’elle doit utiliser se trouve à Bikfaya pour une raison inconnue et nous partons donc là -bas accompagné par Laure (qui a entretemps été embauchée par la jeune boîte de production où travaille Caro). En montant les filles m’expliquent que Bikfaya est en fait le fief des Gemayel, une grande famille chrétienne maronite dont j’ai maintes fois entendu parler. Pierre Gemayel a fondé le parti des Phalanges au milieu du vingtième siècle, dont est sorti la milice chrétienne de droite des Kateb puis des Forces Libanaises. Son fils Bachir a été le chef de cette milice pendant la guerre civile et est devenu président de la République avant d’être assassiné dans les années quatre-vingt, son frère Amin devenant courtement président à son tour. C’est une des familles les plus célèbres et les plus controversées de l’histoire récente du Liban. Aussi quelle n’est pas notre surprise quand nous réalisons que l’équipement stellitaire se trouve en fait chez les Gemayel dans la maison historique de la famille, vieille de plus de 500 ans. En effet, Future TV (la télévision de l’ex-premier ministre assassiné Rafiq Hariri) réalise justement un interview de Amin ce jour-là . Caro prépare donc sa prestation sur les terrasses ombragées de la maison pendant que Laure et moi papotons et que de charmants miliciens armés jusqu’au dents nous servent thé et café. Après le direct de Caro, on nous fait visiter la splendide maison, décorée avec beaucoup de goût. Finalement nous avons droit à une entrevue de 10 minutes avec le “président” Amin Gemayel, avec lequel nous discutons de la situation du Liban et surtout de décoration intérieure…
Le lendemain, je suis en train de traîner chez moi quand Caro m’appelle pour me proposer d’aller déjeuner avec Laure et Mahmoud dans le Chouf, de superbes montagnes au sud de Beyrouth. Je sais que Laure n’est pas sortie de Beyrouth depuis le début de la guerre (à part la veille à Bikfaya) et j’ai envie de découvrir le Chouf depuis longtemps. J’accepte donc avec plaisir et nous voilà tous les quatre dans la voiture en direction du sud. Nous prenons l’autoroute, qui aux abords de Beyrouth est bordée d’immenses affiches ventant la « divine victoire » du Hezbollah. Rapidement les destructions sont très impressionnantes. Quasiment tous les petits ponts qui enjambent l’autoroute ont été détruits afin de le bloquer. Auprès de chacun des impacts les arbres sont déchiquetés et brûlés. Mais là encore, la vie a repris ses droits rapidement et les gravats ont déjà été déblayés. En revanche sur les ponts de l’autoroute même d’immenses trous en bouchent complètement le passage et il faut contourner par des petites routes. Nous roulons du côté droit (évidemment) donc du côté de la mer et quand nous atteignons enfin notre sortie, le pont qui nous aurait permis de sortir en enjambant l’autoroute est lui aussi détruit. Il nous faut donc continuer un peu et faire demi-tour sur l’autoroute (sic) pour passer de l’autre côté et pouvoir récupérer notre sortie du bon côté. Finalement, nous passons un contrôle de l’armée et nous nous engageons sur la route qui monte dans le Chouf. Nous longeons un ruisseau qui creuse une gorge assez abrupte et trouvons un petit restaurant avec une grande terrasse au bord de l’eau. Nous faisons là un véritable festin avec de multiples plats libanais et nous y savourons le calme retrouvé. Le patron nous dit que c’est le premier jour qu’il rouvre…
Au retour, la route est encore plus compliquée avec encore plus de détours et surtout beaucoup de gens qui rentrent sur Beyrouth à la fin du weekend. Alors que nous nous approchons de la ville, Mahmoud me demande si j’ai envie de voir Daryié, c’est-à -dire la banlieue sud, bastion du Hezbollah, qui a pris le gros des bombardements sur la région de Beyrouth. Evidemment cela m’intéresse car j’ai vu beaucoup de photos et vidéos sur l’ampleur des destructions là -bas, mais en tant qu’amateur de photo je sais bien à quel point on peut changer du tout au tout l’impression que l’on donne selon l’angle que l’on prend… Je veux donc me rendre compte par moi-même. Les filles ne sont pas emballées car elles sont en petites tenues d’été ce qui n’est pas du tout dans l’ambiance de ce quartier où règne un Islam rigoriste. Finalement nous leur promettons que nous ne ferons que passer et que je ne descendrai pas prendre de photos.
Très impressionnant. Si j’ai déjà eu l’occasion de voir des villes de taille moyenne très abîmées (Pakrac, Vukovar, Mostar) ou des traces de bombardement aériens (ou équivalent) dans une grande ville (Belgrade, New York), je n’avais encore jamais vu l’effet du pilonnage systématique d’un quartier où la taille moyenne des immeubles avoisine les dix étages. Il n’y a quasiment plus aucune fenêtre intacte, des immeubles gigantesques sont à moitié pulvérisés et des pâtés d’immeubles entiers ne sont plus qu’amas de gravats. Les voies rapides surélevées qui mènent au quartier sont systématiquement sectionnées. Il reste cependant des bâtiments debout. (Je dis cela par souci de précision, même si cela peut paraître absurde, car on a dit que Daryié avait été complètement rasé, ce qui n’est pas exact). L’endroit le plus ravagé est la zone de l’ancien quartier général du Hezbollah et de l’immense hall où se tenaient prières et rassemblements. Ce bloc et ceux alentours sont complètement rasés et cela fait comme une immense clairière dans la forêt des immeubles. Toutes proportions gardées, cela rappelle irrésistiblement Ground Zero à New York. La poussière est omniprésente et beaucoup de gens portent des masques. Ici aussi, on s’affaire à déblayer avant certainement de reconstruire au plus vite.
Le lendemain, lundi, mes collègues et moi sommes tous de retour dans nos bureaux principaux dans le centre de la ville et nous pouvons enfin nous remettre au travail. Comme beaucoup de libanais, j’aspire à retrouver une vie normale et malgré de nombreux éléments négatifs au niveau des réactions d’Israël, de la Syrie, du Hezbollah, tout le monde fait comme s’y de rien n’était et met un point d’honneur à reprendre ses activités. Je comprend enfin (en fait je l’ai moi-même intégré) un trait libanais que j’avais déjà remarqué : attendre avec jovialité et fatalisme… la prochaine guerre.
Le soir je suis pris de terribles maux d’estomac et de diarrhées qui durent toute la nuit. Le lendemain, très affaibli, je ne vais pas au bureau le matin. Le mercredi je vais beaucoup mieux, mais en fin de journée je me sens de moins en moins bien. En rentrant du travail je suis pris de terribles vomissements. Je réussis à me traîner chez moi où je m’enfonce dans un état déplorable vomissant sans arrêt, couvert de sueur, tremblant de froid alors qu’il fait si chaud. J’appelle ma propriétaire et collègue Rima qui prend les choses en main et me conduit à l’hôpital où j’arrive à l’état de loque. On me diagnostique une gastro-entérite carabinée d’origine bactérienne et on me met sous perfusion pour me réhydrater et m’empêcher de vomir. Je passe donc la soirée à l’hôpital de l’Université Américaine de Beyrouth, le meilleur du Liban si ce n’est du Moyen Orient. L’hôpital est flambant neuf, propre, ultramoderne, avec tous les équipements possibles. Les médecins et infirmiers sont très gentils et compétents. Ils parlent tous anglais et un certain nombre le français également. Grâce à leurs soins, je vais mieux et je rentre chez moi après être passé acheter des médicaments (Rima est restée toute la soirée avec moi, un grand merci encore à elle). J’ai ensuite passé jeudi et vendredi chez moi, complètement comateux et affaibli, vivant au rythme des coupures d’électricité. Ce n’est que aujourd’hui que j’ai recommencé à émerger, même si je suis encore un peu fatigué et courbaturé.
A quand une vie normale ?
4 commentaires sur 'Retour au Liban (II)'
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Salut Mathieu,
Ca en fait des nouvelles depuis tes dernieres photos! Je suis contente de voir que tu as pu retourner au Liban, vu que ca avait l’air d’etre une evidence pour toi - difficile de se rendre compte de la situation de mon bout de lorgnette, j’ai beau ecouter les nouvelles francaises et canadiennes, ce qu’on entend est evidemment deforme. Dur dur de se retrouver a l’hopital si vite, mais toutes mes felicitations pour la voiture ;-). Prends bien soin de toi, et de Laure et Caro, et bon courage pour tout! Gros baisers a vous tous.
Domitille
Io mathieu
Décidement, excellente idée que ce blog : non seulement c’est bien cool d’avoir de tes news, mais en plus tes articles sont toujours passionnants. Rétablis toi bien et promptement et continue à nous tenir au jus, embrasse caro, à plus
Charles
Salut Mathieu,
Je pensais justement à toi aujourd’hui en traduisant un CP d’Oxfam International sur les dégâts causés au Liban. Quel gâchis…Face à cette colère amère qui ressort du discours de la personne avec qui tu as débattu par mail et qui est malheureusement largement partagée, et ce, de tous bords, on ne peut que s’attendre à d’autres gâchis…Quand pourront-ils enfin s’entendre ?
Tu vis une expérience humaine très riche en ce moment. Continue de nous faire partager tes réflexions, de porter le message de paix et d’inhiber tout désir de vengeance auprès de ces gens qui ont tout perdu….
A bientôt, à Berlin ou ailleurs…